dimanche 10 décembre 2017

Jérusalem: La nouvelle donne

Interview à AlgérieActu 9/12/2017



1- Tout d'abord, le Proche-Orient s'embrase de nouveau, suite à la décision du président Trump de reconnaître Al Qods comme capitale de l'entité sioniste, qu'en dites-vous?

Je ne crois pas à un embrasement généralisé et durable, malgré les frustrations énormes de la population palestinienne et son désespoir. La raison principale en est que l’Autorité palestinienne fera tout pour l’empêcher. Cette Autorité depuis Oslo joue le pacifisme et l’application du droit international. C’est son tort et sa naïveté qui confine à la stupidité. Elle aurait dû comprendre depuis longtemps que les sionistes ne permettront jamais un Etat palestinien indépendant et viable.

2- Beaucoup d'observateurs s'accordent à dire, que Trump s'est plié au diktat de l'AIPAC et du lobby sioniste aux Etats Unis?

Il est difficile de faire la part des pressions. Je rappelle que le candidat Trump suscitait une grande méfiance du lobby sioniste. D’autres présidents pro-israéliens n’avaient pas osé aller jusque-là. Est-ce pour satisfaire son électorat évangéliste en vue des prochaines élections ? Est-ce un marchandage avec l’Etat profond pour qu’on lui lâche les baskets ? Disons que Trump ne réagit pas de manière rationnelle selon les considérations diplomatiques classiques. 

3- Le Mainstream en France s'est fait remarquer par des positions réservées pour ne pas décevoir le CRIF et les Sayanim, qu'en pensez-vous?

Bien sûr, l’establishment français n’aurait pas osé froisser l’allié sioniste défendu par le CRIF. D’autant plus que ce dernier presse le président français d’imiter Trump. Signalons déjà une importante victoire du lobby sioniste en France : l’assimilation de l’antisionisme (interprété par les autorités françaises dont on connaît la soumission) à l’antisémitisme, donc condamnable par la loi. Sans aller jusqu’à reconnaître Jérusalem, le gouvernement français laissera filer jusqu’au dégonflement de l’affaire.

4 - La semaine dernière, Emmanuel Macron était en visite à Alger, une visite de quelques heures qui n'a rien apporté sur le plan de la mémoire et de l'histoire entre les deux pays, à l'inverse de ses déclarations de candidats?

En tant que candidat, Macron a voulu avec ses déclarations sur les crimes coloniaux faire un coup « à gauche » et vers les Français musulmans, déçus par François Hollande. Une fois président, il poursuit d’autres objectifs plus « étatiques », collant au plus près aux intérêts de la France. Disons qu’il a remis les pendules à l’heure en forçant sur un franc-parler qui le distingue de prédécesseurs plus circonspects. 

5 - Jacob Cohen au même titre que certains intellectuels en France, fait l'objet d'une cabale médiatique et judiciaire à cause de ses positions, ou en sont les choses?

Soral et Dieudonné sont harcelés et condamnés pour un mot de travers. Le pianiste Stéphane Blet vient d’en faire l’amère expérience. 5000 euros d’amende pour avoir utilisé le mot « rat » (spécifique au vocabulaire nazi paraît-il). Bref, le système poursuit sans relâche toute « atteinte » aux intérêts du Lobby sioniste. Moi je bénéficie d’une mansuétude totale car le système ne veut pas faire d’un « juif antisioniste » un martyre ni qu’il acquiert une petite célébrité.

jeudi 23 novembre 2017

Interview de Jacob Cohen à Algérie Patriotique



Algeriepatriotique : Quinze personnes sont décédées et d’autres blessées dans une distribution d’aide alimentaire à Essaouira. Ce tragique incident contredit l’image flamboyante d’un Maroc prospère que tentent de renvoyer les médias marocains. Quelle est la situation sociale réellement au Maroc ?
Jacob Cohen : Depuis Hassan II, le Maroc a bénéficié d’une grande mansuétude de la classe politique et des médias français, qui chantent les louanges d’un régime tolérant qui avance vers la démocratie, grâce à un lobbying fait de cadeaux et de pressions. Résidences de luxe, cadeaux prestigieux. On a ainsi créé la légende du «roi des pauvres». Mohammed VI contrôle tous les rouages de l’économie marocaine avec les bénéfices qui en découlent. Il y a eu, certes, l’apparition d’une classe moyenne dans les villes, mais l’écart entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi profond. Plus de la moitié de la population vit misérablement. L’éducation, la justice et la santé sont dans un état lamentable. Certaines scènes dans les zones déshéritées sont dignes du servage. On assiste aussi à l’accaparement de milliers d’hectares par les puissants du régime, contraignant des hordes de campagnards à l’exode. Cette réalité est dissimulée derrière des festivités de toutes sortes et d’un nationalisme outrancier au bénéfice de la monarchie.
Algeriepatriotique Ce triste événement a eu lieu alors que les Rifains ne décolèrent pas. Pensez-vous que ces deux faits pourraient faire tache d’huile et provoquer un soulèvement généralisé au Maroc ?
Jacob Cohen : Je ne le crois pas. Le régime bénéficie d’un soutien international inconditionnel. Le pays est quadrillé par des milliers d’agents de l’Intérieur et par des imams à la solde du régime. Le soulèvement du Rif reste cantonné à la région et la monarchie joue habilement sur son aspect «sécessionniste». L’événement d’Essaouira est déjà récupéré par le limogeage d’un colonel de gendarmerie, sans vraiment s’interroger sur les causes scandaleuses qui l’ont provoqué. Les grands médias, les patrons, les partis politiques, la moyenne bourgeoisie ont intérêt à maintenir cette stabilité. Et en dernier recours, il reste la répression.
Algeriepatriotique D’aucuns affirment que les citoyens marocains ignorent tout des richesses qui leur reviennent de droit et qui sont spoliées par la famille alaouite. Comment cela est-il possible ? La peur ? L’analphabétisme ? La soumission ? Les croyances ?
Jacob Cohen : Aujourd’hui, la télévision et l’internet rentrent presque partout au Maroc. Il est difficile d’imaginer que les citoyens marocains ignorent l’accaparement des richesses. Il suffit de regarder les voitures de luxe et les lieux de divertissement dignes de Miami. J’ai entendu des gens simples le mentionner. Une expression populaire fait du Maroc «la ferme du roi». Mais comment réagir ? La majorité des Marocains sont pris dans l’engrenage infernal de s’en sortir, de se saigner pour éduquer leurs enfants, ou pour se soigner, ou pour éviter de tomber dans les mailles arbitraires de la police et de la justice. On a peur pour le peu qu’on possède. On connaît la férocité des répressions. Et puis, il y a le matraquage omniprésent sur le roi, la servilité des courtisans qui se courbent jusqu’à terre pour lui baiser la main. Une machinerie incroyable. Et un appareil sécuritaire tentaculaire prêt à sévir.
Algeriepatriotique Des migrants marocains sont réduits à l’esclavage en Libye et attendent depuis des mois une intervention de leur gouvernement qui fait la sourde oreille. Pourquoi le Makhzen ne réagit-il pas, selon vous ?
Jacob Cohen : Le Makhzen a d’autres priorités que de s’occuper de citoyens misérables et paumés. Un tel régime a pour axiome, entre autres, le mépris du petit peuple. L’obsession des responsables se résume à : comment s’enrichir un peu plus, comment étendre son influence, comment attirer l’attention du palais et devancer ses desiderata ? Alors, des migrants marocains…
Algeriepatriotique Le Maroc mène un lobbying intense pour infiltrer l’UA et la Cédéao et placer ses pions à l’Unesco et à l’IMA avec le soutien actif de la France. Que cherche Rabat à travers ce positionnement diplomatique ?
Jacob Cohen : Depuis 1975 et la «marche verte» envahissant «pacifiquement» le Sahara Occidental, la diplomatie marocaine est paralysée par ce problème insoluble. Impossible de vaincre par les urnes ou les armes. Un recul menacerait le régime. Sans compter que c’est un levier que l’Occident utilise pour obtenir la docilité du pays. La nouvelle diplomatie marocaine tente de sortir de ce piège, allant jusqu’à chercher une neutralité bienveillante avec Moscou ou se présentant comme le champion d’un islam modéré en formant des centaines d’imams «compatibles» pour l’Afrique et l’Europe. C’est une diplomatie dynamique et intéressante, mais insuffisante pour lui fournir la sortie politique souhaitée.
Algeriepatriotique De nombreux analystes mettent en garde contre la montée de l’extrémisme religieux au Maroc. A quoi est due cette exacerbation du fanatisme dans ce pays connu pour son islam modéré et tolérant ?
Jacob Cohen : La montée du religieux au Maroc a commencé avec Hassan II qui avait ainsi pensé éliminer les contestataires de gauche. L’éducation a été purgée des thèmes qui auraient pu pousser à la réflexion politique ou philosophique. L’arabisation a fait sortir tout un pan de la culture occidentale du bagage intellectuel des jeunes. La corruption et la gabegie ont poussé la jeunesse à se tourner vers des solutions de morale et de justice. Les événements internationaux ont renforcé cette tendance. Il y a certainement aussi un sentiment grandissant de frustration de ne pas pouvoir accéder à cette société de consommation libérale qui éclate de partout. Je n’écarte pas l’hypothèse d’un désir populaire profond de récupérer une authenticité et une dignité nationales.
Algeriepatriotique Y a-t-il une menace d’implosion au Maroc qui serait provoquée par les trois éléments déclencheurs que sont l’intégrisme, la misère et la poussée indépendantiste ?
Jacob Cohen : Je ne crois pas à une menace d’implosion, sauf si le gendarme du monde décide de le faire avec un «Daech» local, mais je ne vois pas pourquoi il le ferait. Sur l’intégrisme, le roi a finement joué pour le vider de son potentiel révolutionnaire. En domestiquant le PJD (parti «islamiste») et en en faisant un rouage du système monarchique, le roi a canalisé le gros des revendications islamistes. Il reste le grand groupe «Al Adl wa Lihsan» militant et structuré, mais il est étroitement surveillé, infiltré et harcelé, et il ne veut pas se lancer dans la politique. Sur le plan religieux, le roi reste la grande figure du «commandeur des croyants» dont les médias et les imams relaient le message. La misère a déjà donné lieu à des soulèvements populaires noyés dans le sang. Quant à la poussée indépendantiste, elle reste marginale, excentrée et sans relais réels dans le pays lorsqu’elle se revendique comme telle.

21 novembre 2017